Curzio MALAPARTE - La peau
1949
Pour cerner la vie tumultueuse et engagée, et l’œuvre provocatrice, fiévreuse et incandescente de Curzio Malaparte, l’idéal serait de partir d’une voix off, une voix de ver de terre pour accompagner celle de l’auteur qui va crever. Celle du Mépris. Une libre adaptation d’un roman d’Alberto Moravia.
Ce dernier a plutôt bien connu Malaparte, de son vrai nom Erwin Suckert, né le 9 juin 1898 à Prato, père allemand et mamma lombarde, pour avoir été son secrétaire et avoir collaboré à sa revue Perspectives. Une revue anti-fasciste. Comment ça, Malaparte anti-fasciste ? Parfaitement. En Italie, Malaparte a beau passer pour un être « caméléon capable de toutes les bassesses » – la formule est d’Antonio Gramsci – il n’en reste pas moins vrai que son compagnonnage brun aura à peine duré le temps de la marche retour sur Rome. Il n’est que de relire Mr Caméléon et se souvenir de la colère du Duce après lecture de Technique du coup d’état (1931), brûlot qui vaudra à son auteur d’être assigné en résidence forcée. C’est long, cinq ans, pour un homme épris de liberté, habitué à courir les reportages et le monde. Un homme qui a quitté la carrière diplomatique pour se consacrer au journalisme. Qui a créé une revue d’avant-garde, 900, à laquelle ont collaboré Joyce, Picasso et plusieurs membres du mouvement Dada. Un rebelle dont l’orgueil démesuré n’a d’égal que la force de ses convictions.
Il faut l’imaginer franchissant à pied la frontière pour s’engager dans l’armée française en trichant sur son âge – il n’a pas seize ans – et se battre dans les tranchées de Champagne et de l’Aisne. Deux citations, une croix de guerre et des poumons gazés. L’imaginer bataillant, trente ans plus tard, pour libérer l’Italie au sein du groupe des partisans de Possente. Malaparte, homme d’action épris de liberté. En attestent ses nombreuses correspondances de guerre, front de l’Est et Finlande où, bien qu’écrivant pour la Stampa, quotidien pro-Duce, il se montre furieusement hostile à l’Allemagne. Un rebelle et un écrivain soldat avec un goût assez net pour la provocation.
De retour de Chine, il s’avoue favorable au régime communiste. Sur son lit de mort – il décédera en juillet 1957 –, en même temps qu’il adhère au PC italien il se convertit au catholicisme. Sa lente agonie, il la commente en s’enregistrant au magnétophone. L’idéal après avoir tenté de cerner sa vie, son œuvre, serait de finir sur la voix off du Mépris.
D’ailleurs n’est-ce pas son extravagante villa avancée sur la mer qui sert de décor au film de Godard ? La villa Malaparte, « une nef homérique finie en cale sèche », comme l’écrira Bruce Chatwin.
La Peau paraît en 1949. Second roman, cinq ans après Kaputt. Le dernier d’un auteur dont le travail littéraire consiste pour l’essentiel à la rédaction d’essais de portée extrêmement polémique, de nombreuses chroniques rassemblant ses reportages et souvenirs de voyages. Des récits, des pièces de théâtre et des incursions cinématographiques.
« Un homme mort est un homme mort. Il n’est qu’un homme mort. Il est plus, et peut-être aussi moins, qu’un chien ou qu’un chat mort… Il m’était arrivé de voir dans la poussière de la route, au beau milieu du village, un tapis en peau humaine. » Si vous ne deviez lire qu’un seul roman sur la libération d’un pays en guerre, lisez La Peau. Mais lisez ce roman le cœur bien accroché. Sans quoi vos âmes un peu trop sensibles risquent de rendre tripes et boyaux. Ce genre de littérature à l’estomac s’avère un témoignage vital.
D’abord parce que l’Histoire est prompte à ne retenir que les souffles d’héroïsme propices à gonfler les voiles de sa légende. Aussi a-t-elle tôt fait de les étouffer. Le débarquement en Normandie, qu’en reste-t-il de gravé dans nos mémoires à part ces quelques images d’Épinal ? Ici, un parachute suspendu à un clocher à la vue d’un villageois débonnaire. Là, un char Patton de BD à la parade dans une rue parisienne sépia avec en fond sonore le jazz de Glenn Miller. Oubliées les scènes de viol et de saccages perpétrés hier par les GI’s comme aujourd’hui en Irak. Écrire la guerre n’est pas donné à tout le monde.
L’épique, c’est sans conteste du côté des libérateurs qu’il faut le chercher. Ils sont Américains, sûrs de leur bon droit, tellement qu’à leurs yeux les Italiens ne sont rien d’autre qu’un ramassis de lâches au profit desquels il paraît tout à fait normal de se payer du bon temps. Les libérateurs, eux aussi, viennent de vivre l’atroce et l’effroyable durant la bataille de Monte Casino. Ils vont y être bloqués, le temps de terribles combats, retardés dans leur avancée vers Rome.
Le narrateur, Malaparte, parti prenante dans la bataille, leur sert d’agent de liaison. Et après les batailles, « vêtu de l’uniforme d’un mort », il entreprend de montrer à ses « amis américains » toute l’horreur et la misère du monde, cette Italie qu’il aime d’un amour tendre, en passe d’être libérée mais vaincue quand même. Comme toujours en pareil cas, le peuple est le premier à payer. Celui de Naples, d’abord. Naples, ville martyr. Un spectacle de fin du monde où des mères vendent leurs progénitures, petites filles et petits garçons, à la soldatesque qui s’empresse de tâter les chairs, de passer ses mains et le reste partout dans les culottes et les pantalons.
Naples où des femmes tressent des postiches blondes à partir de leurs poils pubiens pour mieux répondre aux attentes des soldats qui, dit-on, n’apprécient que modérément les putes italiennes. Sans toute la poésie, l’art narratif et la langue de Malaparte, La peau ne serait qu’une suite de descriptions morbides. Or, ici, ce quelque chose de pourri ne se donne jamais au voyeur. On songe plutôt aux tableaux de Breughel. Ou Pétrarque et Boccace rencontrant Céline et le Malaparte correspondant de guerre aux visions hallucinées.